Quelques réflexions sur le documentaire interactif et le web documentaire

Pourquoi le « documentaire interactif » est un cadre conceptuel mieux adapté la réflexion sur l’évolution des écritures documentaires que le très prégnant « web documentaire » ?

Quelques réflexions sur les concepts de web documentaire et documentaire interactif : pourquoi le documentaire interactif est un cadre conceptuel mieux adapté la réflexion sur l’évolution des écritures documentaires? Quels possibles pour le documentaire interactif à l’heure de la « fragmentation » et de la « convergence »?

web documentaire vs. documentaire interactif

Web documentaire et documentaire interactif ne désignent pas une seule et même réalité. Dans le premier cas nous parlons de documentaires sur (et dans les meilleurs des cas pour) le web. Le web comme plateforme de diffusion et outil d’écriture. Cette nature duelle du média contribue à brouiller les frontières et à obscurcir le débat. Envisagé comme plateforme de diffusion, le web n’a finalement pas d’impact sur le genre documentaire. Et on trouve ainsi pléthore de documentaires pensés pour les écrans de cinéma ou de télé sur le web. La forme n’est en rien spécifique. Bien sûr le web comme plateforme de diffusion influe sur les modèles économiques. En soi, une influence tout sauf négligeable pour ne pas dire « disruptive » qui offre des possibles nombreux aux créateurs et aux structures de production légères (pour ne pas dire petites, indépendantes et engagées).

En tant qu’outil d’écriture, le web a des spécificités (hypertexte, multimédia, temps réel et bien sûr interactivité) susceptibles d’altérer la forme documentaire. Dans un récent article sur le blog du Open Documentary Lab du MIT, Katie Edgerton (@edgerton_) se pose la question de ce que le web peut amener au genre documentaire :

What does the web do well? It can handle big data sets. It can make it easy for lots of people, in dispersed locations, to interact with each other. It allows for immediate distribution, dissemination, as well as real-time posting and access. Collaborative contribution can happen in a snap.

En filigrane, la question de la narration et de la compatibilité de formes pensées pour et écrites avec le web avec une logique narrative (au sens classique du terme). Et ce constat (qui n’a rien de révolutionnaire, mais qu’il est bon de marteler) :

If you hold up “filmic” storytelling as a model for web docs, it can be like trying to fit a square peg in a round hole.

En d’autres termes le web documentaire n’est pas l’héritier du documentaire  mais un parent et un genre bien distinct. Ce genre, cette forme, Katie Edgerton l’a qualifie de « Virtual Scrapbooks » agrégeant des formes et contributions hétérogènes en règle générale courtes pour former un tout « explorable » à l’envi. Katie Edgerton rappelle au passage que nous sommes, internautes, éduqués si ce n’est au zapping, du moins à la lecture rapide et à la poursuite des liens. Sans compter bien sûr que l’écran du web n’est pas mono-tâche et n’est que depuis peu entré dans la sphère du divertissement (sans jamais quitter celle de la productivité). Cela ne signifie nullement qu’un internaute va systématiquement passer à autre chose  après 5 min de vidéo ou quelques secondes sur une page mais cela reste le mode premier de « lecture » sur cet écran. Pour en arriver à la proposition suivante :

I think that web docs aren’t so much films as we’re used to thinking of them, as virtual scrapbooks.

Soit des ensembles ou agrégats de fragments librement explorables par l’internaute. Voilà pour le web documentaire. Quid du documentaire interactif? En quoi se distingue t’il du web documentaire?

Assez simplement, il constitue une catégorie plus large, et en termes conceptuels déplace le regard  pour le situer non plus au niveau du support mais au niveau de la relation public / oeuvre / auteur. En soi, c’est un progrès, puisque cela clarifie le débat et le repositionne ce sur ce qui importe le plus en termes d’écriture. Pour autant, documentaire interactif et web documentaire se distinguent-ils en termes formels? Non dans la mesure où le web documentaire est l’une des formes du documentaire interactif et que ce que Katie Edgerton signale pour le web s’applique – quoique différemment – à d’autres plateformes (mobile par exemple). Oui, dans la mesure où ne se limitant pas à une plateforme mais se déployant sur de multiples supports numériques et non-numériques (dans une logique transmédia ou non), le documentaire interactif offre une infinité de possibles dont des formes plus « narratives » au sens « filmique » du terme.

+ Sur ce sujet

Differences between linear and interactive documentaries. Featuring the interactive documentary (I) sur i-docs.org

Basic characteristics of the interactive documentary. Featuring the interactive documentary (II) sur i-docs.org

La tablette : nouvel écran documentaire par excellence ?

Je voudrais ici m’attarder un moment sur les tablettes, dans lesquelles je vois un formidable potentiel pour des récits documentaires interactifs. Que sait-on de l’usage des tablettes et de leurs caractéristiques? Les tablettes, entre livre numérique, console de jeux et écran, sont de plus en plus utilisées pour le visionnage de vidéos et la durée de visionnage y serait en moyenne 21% supérieure à celle constatée sur écran d’ordinateur, selon une étude récente (fin 2011) de la société Ooyala. De plus une proportion plus élevée de d’utilisateurs visionnerait les vidéos dans leur quasi-intégralité sur tablette. Enfin, les vidéos consultées seraient en moyenne plus longues et si les grands écrans restent le choix premier pour le visionnage de vidéos longues, les tablettes enregistrent la plus forte croissance pour l’accès à des contenus vidéos.

J’émettrai l’hypothèse que les tablettes sont un support « plus intime » que l’ordinateur : on les emmène dans son lit, dans son bain, elles nous accompagnent lors de nos déplacements, l’interface tactile est par définition plus sensorielle. Elles sollicitent également l’attention différemment, multi-tâches oui mais sans l’accumulation de fenêtres et permettent une immersion plus grande (d’autant que dans de nombreuses situations l’écoute se fait au casque). La taille et la résolution des écrans est plus confortable que celles des mobiles et représente un bon compromis portabilité / définition par rapport à l’ordinateur portable (que les tablettes ont tendance à remplacer). Par conséquent les tablettes sont peut-être mieux adaptées à l’immersion dans un contenu « narratif ».

Et comme tous les écrans numériques elles offrent une connectivité sociale élevée (avec différé dans certaines situations).

Ajoutons à cela le développement d’outils de création de livres interactifs (iBooks Author récemment lancé par Apple, Demibooks Composer pour l’ipad…) intégrant animation et interactions riches qui tirent vers des formats toujours plus filmiques. Un cocktail prometteur pour des documentaires interactifs spécifiquement conçus pour tablettes.

+ Sur ce sujet

The i-docs « evolution » in just 10 points (point 3) sur i-docs.org

Tablet storytelling sur Open Documentary Lab @ MIT

Philip O’Ferrall: The Tablet: Making the TV experience even more interactive sur MIP Blog

Et sur l’ergonomie et l’utilisabilité des interfaces iPad : Usability of iPad apps and websites (Jakob Nielsen et Raluca Budiu) sur useit.com

Deux écrans : un passage obligé demain?

Le documentaire interactif n’est pas cantonné à une plateforme – le web – mais se déploie sur plateformes mobiles – smartphones et tablettes – écrans télé et vidéo, de façon conjointe ou non. Le développement de la télé connectée, l’explosion des réseaux sociaux et de l’usage des écrans mobiles pour l’accès aux biens culturels – entre autres – invite diffuseurs et producteurs de programmes à développer de plus en plus non plus pour un mais pour deux écrans, y compris en matière de programmes documentaires et assimilés (reportages d’investigation), donnant naissance à des formes nouvelles où l’interaction avec le public (et au sein du public) joue un rôle clé.

Aux Etats-Unis, de nombreux programmes de divertissement misent déjà sur l’intégration des médias sociaux et sur la synergie entre TV et plateformes mobiles (le deuxième écran, qui peut également être celui de l’ordinateur – portable) mais je digresse… C’est la « Social TV », qui s’efforce d’adapter aux usages la nature fondamentalement sociale de l’expérience du spectateur de télévision. En matière de programmes documentaires aussi les expériences se multiplient et les chaînes affirment leur volonté de développer dans leur offre de programme la complémentarité entre écrans. On pense bien sûr aux diverses expériences menées par Arte ou aux récentes prises de position de France Télévision : le manifeste pour le documentaire, sous-titré tiens tiens, je cite « le documentaire n’est pas un sujet mais une expérience » et qui fait la part belle à « tous les écrans » et aux formes nouvelles d’écritures documentaires, les déclarations d’intentions de la toute nouvelle direction du transmédia et des nouvelles écritures de Boris Razon et ses premières productions webdocumentaires (La Campagne à Vélo et Amour 2.0) et bi-écrans (le très riche Manipulations).  On pense bien sûr à l’exemple canadien où l’accès aux financements publics du Fonds des Médias du Canada est conditionné à la production en complément de tout programme linéaire d’un volet « convergence » vraie déclinaison ou enrichissement du documentaire destiné à l’écran télé.

Une tendance, tirée par l’évolution des usages, qui n’est pas prête de s’inverser au point que l’on peut faire l’hypothèse que deux écrans seront à l’avenir un passage obligé pour toute oeuvre documentaire télévisuelle.

+ Sur ce sujet

Two screen TV : terms of engagement sur Broadcast

TV Everywhere Enablers #4: Social TV (entretien avec Nicolas Bry, Orange) sur TV Everywhere

documentaire interactif et transmédia

Si le documentaire interactif peut très bien se concevoir sur une unique plateforme, les considérations économiques plaident plutôt en faveur du multi-supports (qui permet de diversifier public et sources de revenus) comme semble l’indiquer la conversion du petit écran au multi-écrans. Les modèles économiques restent à inventer mais ils paraissent plus simples à envisager sur plusieurs supports que sur un seul. Et c’est sans compter sur les possibilités créatives qu’offre une approche multi-supports et qu’illustre à merveille une oeuvre comme High Rise (ONF). Ou sur l’affinité naturelle – selon moi – au regard des usages qui se dessinent, entre des écritures contemporaines du réel et la narration transmédia. Bien sûr, qui dit multi-supports ne dit pas nécessairement transmédia (où c’est un univers narratif composé de récits autonomes qui est proposé plutôt qu’un récit unique décliné sous diverses formes), ne serait-ce que du fait de la complexité de mise en oeuvre de ce type d’oeuvres, mais c’en est la forme la plus aboutie et la plus prometteuse en termes d’interactions avec le public.

+ Sur ce sujet

Entretien avec Katerina Cizek sur le Blog Documentaire (sur-titré : web documentaire, ce que n’est pas High Rise : – )

Et… sur CoLab Radio : interview with Katerina Cizek

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