Musique au poing?

Voir la musique de « l’Atlantique Noir », petite œuvre interactive synesthésique.

Arnaud Simetière a.k.a. Switch Groov’ Experience est Dj, producteur… et manager de Bab Musique. Amoureux de jazz, de musiques africaines, en particulier, et de musique tout court en général, son identité musicale est à l’image de notre temps. Elle circule. Arnaud a entamé il y a deux ans un voyage autour de l’Atlantique Noir, à la recherche des liens qui unissent des expressions musicales en Afrique, aux États-Unis, aux Antilles, en Europe, comme autant de signes de la fluidité et de l’hybridité d’identités culturelles en constante (re)construction.

Première étape, Cotonou, Bénin. Là, à l’arrière des zems, les moto-taxis locales, à pied, Arnaud a sillonné la ville pour chercher la musique, la localiser, la percevoir physiquement. De répétitions, en concerts, soirées, émissions de radio, aux côtés des musicien(-ne)s, djs, des chanteur(-euse)s, programmateurs, présentateurs radio, qui font la scène musicale cotonoise, Arnaud a « pris le pouls des dynamiques et tendances fortes caractérisant le fait musical à l’échelle de cette métropole d’Afrique de l’Ouest », avec en tête le désir d’en faire un objet mêlant captations sonores, mixes, photos, textes, qui donnerait à voir l’hybridité, en révèlerait la poétique. Une collection de 8 POM, une pour chacune des villes étapes du projet Musique au poing? et dont Cotonou en musique est le « prototype ».

Arnaud et moi avons collaboré pour redéfinir le concept de la collection Musique au poing? autour d’une intention centrale : matérialiser la circulation et l’hybridation de la création musicale sur le pourtour de l’Atlantique Noir. Deux axes de travail se sont rapidement dégagés : la représentation d’un territoire symbolique, la visualisation des éléments constitutifs des musiques de chaque ville et de leur circulation. De Detroit à Cotonou, Johanesburg ou Manchester, rythmes, sonorités, genres voyagent, matérialiser leur circulation c’est 1. s’affranchir de la géographie physique (tout en conservant la référence partagée qu’elle constitue) 2. inventer un langage graphique qui permette de visualiser ce qui s’échange d’un territoire à l’autre.

J’ai proposé à Arnaud de nous inspirer, pour la représentation cartographique, de la psychogéographie des situationnistes et des travaux de Kate McLean, sur la cartographie sensorielle. Deux idées centrales ici : matérialiser la proximité – culturelle – entre des territoires géographiquement distants et la plasticité des influences croisées, représenter les flux qui voient les composant musicaux s’échanger, se mêler d’un territoire à l’autre. Qui donnent : des cartes bousculées et mouvantes, où seule la forme des territoires (continents ou ville) est conservée, leur agencement reflétant les liens qui unissent les continents ; une signalétique inspirée des cartes topographiques et matérialisant les flux. Idéalement, cartes et flux sont animés, les continents dérivent au gré des échanges et les flux se redessinent.

Pour la visualisation des éléments constitutifs des scènes musicales de chaque ville, j’ai proposé à Arnaud de codifier les composants musicaux en leur assignant des formes géométriques et de créer à partir de ses mix des visualisations graphiques matérialisant leur présence et leur intensité, qui viendraient s’incruster dans les images photographiques dépeignant acteurs et lieux, elles aussi animées. Pour Cotonou, la bibliothèque graphique est inspirée des motifs des tissus Wax.

Une autre ligne de questionnement était bien sûr celle de la place laissée à l’internaute et du degré d’activité souhaité / compatible avec une écoute attentive des compositions d’Arnaud. Habituellement la musique habille, ici elle au cœur de l’expérience. Nous voulions qu’elle focalise l’attention tout en co-existant avec l’image. D’où une interactivité finalement très limitée dans le temps de l’écoute initiale, réservée à un deuxième temps de l’expérience. Ce temps, directement inspiré de Patatap, consistant à offrir à l’internaute la possibilité de créer une visualisation à partir de la bibliothèque de sonorités et symboles propre à chaque ville (puis à un continent puis à l’Atlantique Noir). Un choix assez conservateur dicté, aussi, par un budget… au plus serré.

C’est Renaud Vercey qui a apporté les solutions techniques (pour optimiser la qualité sonore et le temps de chargement, pour synchroniser son et symboles, animer les symboles en épousant la rythmique, animer les images en arrière-plan), a développé Cotonou en musique et a travaillé avec Arnaud sur les lives.

L’argent, le nerf de la guerre, est venu à manquer (non, sans blague ?!). Et Arnaud a opté intuitivement pour une approche « agile » : aller à l’essentiel, s’appuyer sur cette MVP (Most Viable Piece) pour poursuivre ses recherches et incrémenter progressivement.

Cotonou en musique a donc valeur de bêta : on y voit battre la musique sur les lieux où elle naît. Arnaud poursuit son chemin, pour donner forme à son Atlantique Noir.

Prochaine étape : Detroit.