Pour en finir avec « le » transmédia

Oui, bien sûr une provocation délibérée (je veux moi aussi mes 2 minutes de « célébrité » instantanée, aussi éphémère et relative soit-elle, sur le dos du buzzword du moment). Et/mais plus important, une fatigue, une indigestion de tarte à la crème, celle bien épaisse qui couvre – et pour partie masque – à coups de transmédia ceci, transmédia cela (moi-même je m’étourdis à force de répétition : dont acte), la réalité de l’évolution des formes et façons d’écrire, produire et lire des récits.

Finissons-en une bonne fois avec « le » transmédia. Avec un substantif parfaitement impropre à rendre lisible pour qui que ce soit d’autre que les professionnels de la (des, plus exactement) profession(s) ce qui n’est finalement « rien d’autre » que la grammaire contemporaine du récit.

Bon allez, n’en finissons pas, mais laissons « le » transmédia, ainsi que sa définition et son analyse, aux chercheurs et critiques des médias et des phénomènes culturels, dont le rôle est de décrypter le contexte, la signification, de penser les possibles conséquences de l’émergence de nouveaux modes d’écrire, de produire, de se saisir et de « consommer » discours et  biens culturels. Conservons-le également comme outil pour délimiter et façonner le champ où vont pouvoir/devoir se rencontrer, dialoguer créateurs, producteurs, diffuseurs, éditeurs, issus d’horizons très divers et a priori peu compatibles. L’enjeu est de taille : forger un langage, une culture communs, apprendre à collaborer, co-créer par-delà de réelles divergences dans la façon d’envisager non seulement la relation au public, mais l’essence même du public d’une oeuvre ou d’un programme (consommateurs, cerveaux disponibles, co-producteurs, créateurs…).

D’accord, n’enterrons donc pas le T-word mais finissons-en, vraiment, une bonne fois, avec lui pour désigner à tort et à travers des œuvres et programmes.

Là il est parfaitement vide de sens, réduit souvent à sa plus simple expression « technique » : une collection de « plateformes », un cocktail (préférablement fatal, comme peuvent l’être une femme, une arme) de supports, écrans comme un exercice imposé à qui espère capter l’attention des financeurs (gros studios de production, diffuseurs, marques). Marre des pitchs en forme de recette générique : programme TV plus plateforme web et réseaux sociaux plus appli mobile plus installation qui au mieux font écran au propos et au dessein, au pire masquent un vide conceptuel et artistique abyssal. Oui, oui c’est bien ça TRANSMEEEEDIA, multi-écrans, une EXPÉRIENCE. Mais une fois qu’on a dit ça, non seulement on n’a rien dit de la nature de l’expérience proposée, de son éventuel intérêt pour le public mais on n’a même rien dit de l’œuvre et de la pertinence réelle – en fonction d’une intention artistique, documentaire, ludique, de communication – de cette collection d’écrans. Pire, le plus souvent on n’a rien dit de ce que « ça raconte ».

Disons les choses clairement : nous parlons d’une nouvelle grammaire au service d’un art archaïque. De tout temps, les histoires et ceux qui les racontent se sont approprié les techniques à leur disposition pour faire leur chemin vers l’imaginaire de leur public, dans un perpétuel mouvement de mutuelle domestication. Aujourd’hui, techniques et, plus important, pratiques culturelles et usages imposent l’écran, plus précisément les écrans, le multi-écrans. Et qui demain ambitionne de raconter des histoires – au-delà d’un cercle confidentiel – ne peut faire l’économie d’envisager l’ensemble de ces écrans, comment ils entrent dans les pratiques des publics, comment ils se répondent, se nourrissent mutuellement et comment ils servent un projet d’auteur.

Présomptueuse, technobéate ? Peut-être. Certainement. Qui suis-je après tout pour y aller de mes sentences, décréter qu’il faut en finir avec le buzzword qui agite tant les coulisses du PAF ? Peu importe. Où je suis est plus intéressant. Je suis derrière un écran, l’écran numéro 2 de ma panoplie digitale. Celui que j’emmène en voyage, dans mon bain, au lit. Celui que je consulte au lever, sur lequel « j’écris » en ce moment dans un train… Je suis comme vous peut-être l’un de ces lecteurs, consommateurs, interacteurs et que cela soit clair : je suis exigeante, imperméable aux prouesses technologiques creuses – quoique –, je suis bavarde, connectée… Et je n’appartiens ni à une marque, ni à une chaîne, ni à un programme, ni même à Facebook, Twitter ou Google.

À vous de jouer : bousculez-moi, surprenez-moi, faites-moi rire, divertissez-moi, mais ne me prenez pas pour l’idiote qui regarde le doigt quand on lui montre la lune. Et, de grâce, cessez de m’asséner du transmédia (et de l’expérience) à tout propos et hors de propos. Car voyez-vous, si, par la force des choses, mon moi professionnel comprend plutôt bien « le » transmédia, ai-je la faiblesse de penser, mon moi « lecteur », lui, y reste irrémédiablement sourd : il n’évoque rien, ne suscite absolument aucun intérêt ou excitation. Il n’existe pas, pas plus que la Social TV ou n’importe lequel de ces termes jargonnants, nécessaires dans un contexte professionnel peut-être, mais creux et inutiles pour le public. Une histoire, une sensation… Elles, existent bel et bien et, croyez-moi, j’en ai besoin pour faire sens de ou enchanter mon quotidien et ce monde tellement plus rapide que la vitesse à laquelle mon esprit peut l’appréhender.

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