The Drowned Man

Le théâtre immersif de Punchdrunk est une fiction totale. L’interactivité sans écran, manette, clavier. Mieux que la réalité virtuelle, le réel sublimé.

J’ai pris la plus grosse claque artistique de ma vie à Londres, dans un ancien centre de tri postal reconverti en plateau de théâtre. Un plateau ? Un monde, plutôt. Celui de Punchdrunk, troupe de virtuoses du théâtre immersif et de son Drowned Man.

The Drowned Man se vit l’espace de trois heures avec le corps. Le public, masqué, pour le libérer du carcan de sa position de spectateur, pour protéger les comédiens / danseurs d’une trop grande promiscuité peut-être aussi, déambule, au milieu des scènes qui se jouent. Libre, d’explorer un décor où tout jusqu’au moindre détail joue (des lettres dans le tiroir d’une chambre de motel, les dossiers d’un médecin des stars, le maquillage sur sa commode d’une gloire veillissante du grand écran…), de suivre ou non, un fil narratif, en emboîtant le pas aux comédiens.

Le spectacle mêle théâtre, danse, vidéo… et investit chaque recoin des trois (plus ?) étages que compte l’immeuble dans un ballet méticuleusement réglé (avec l’aide d’un illusionniste) qui, magiquement presque, ramène après près de trois heures le public égayé en tous sens en un même lieu, pour le final.

Il y a deux récits qui se racontent en parallèle et qui, pendant les trois heures du spectacle, se jouent en boucle. Chacun attrape au vol une bribe d’histoire, un fil, le suit, ou pas d’ailleurs, à sa guise. Et à la sortie, étourdis par le prodige de cette énorme machine qui tourne comme une horloge, tous ont vécu une expérience unique, qui n’appartient qu’à soi. Et le spectacle se poursuit longtemps après le tombé de rideau. On s’entre raconte l’histoire, on compare les parcours, les sensations. On se perd en hypothèses, on se lance dans de grandes discussions, dans un décor devenu bar, dans le métro, sur Facebook, dans la tête de chacun.

Ce qui me touche dans ce genre d’expérience n’est finalement pas si éloigné de ce qui me touche dans le cinéma de Lynch, de Godard, dans certains jeux : c’est moins une histoire qu’on me raconte que la possibilité de me raconter une histoire que l’on m’offre. On m’offre un univers, des protagonistes, des bribes d’histoire, à moi d’imaginer le récit qui les relie. C’est mon imaginaire qui entre en résonance avec celui d’un créateur. C’est ça pour moi le plaisir de l’histoire. C’est très subjectif, évidemment.

The Drowned Man a récolté quelques critiques mitigées à sa sortie de la part du Times, . De la part de critiques de théâtre. Pas vraiment surprenant, ce que propose Punchdrunk est avant tout interactif. Difficile d’apprécier The Drowned Man avec une grille de lecture théâtrale, tout comme il est stérile de « lire » une œuvre interactive avec une grille de lecture filmique.