In Limbo

In Limbo d'Antoine Viviani

J’avoue : je suis fan du travail d’Antoine Viviani depuis In Situ. Et quand il s’attaque à un sujet qui me passionne, la religion des données, notre au-delà numérique, forcément ça m’interpelle. J’aime In Limbo pour les mêmes raisons que j’ai aimé In Situ, pour leurs qualités esthétiques, pour la poésie qui se dégage de la narration, du travail de l’image et du son… pas pour l’interactivité.
Je sens bien pourtant qu’elle est pensée dans un rapport étroit avec le fond. Je suis touchée par la poésie qu’elle véhicule (l’accès aux pensées des passants dans le métro dans In Situ, l’affleurement des couches vidéo grâce aux mouvements de ma souris, le surgissement de mes photos, messages dans In Limbo). Ce qui me gêne c’est le parti pris de linéarité. L’interactivité limitée, presque optionnelle.
Je comprends le choix, sa fonction (exploiter ce qui marche bien dans la narration, son pouvoir de capter et retenir l’attention), j’y recours moi-aussi à l’occasion (c’est le cas dans Chant Acier après que le concept initial est passé à la poubelle pour cause de retrait soudain des autorisations de tournage) mais je n’arrive pas à y adhérer complètement. Pour la même raison que je n’adhère pas aux cinématiques des jeux vidéos : puisqu’on ne sait pas (ou parce qu’on a renoncé à) mêler narration et interaction, on se contente de les juxtaposer. De saupoudrer un peu de narration sur ce qui est essentiellement de l’interaction (et qui pâtit de ces « intermèdes » façon interruption de programme), ou a contrario de saupoudrer un peu d’interaction dans ce qui est essentiellement de la narration (et serait aussi bien à sa place à la télé ou au cinéma).

Le talent d’Antoine Viviani réside dans le fait qu’après quelques minutes, il arrive à me faire oublier mes idées fixes.
D’abord,  il a quand même fallu que je surmonte un obstacle de taille : d’emblée, je dois donner accès à mes données personnelles. Je ne sais pas au juste pourquoi, si ce n’est pour « retrouver mes traces dans les limbes » (jamais qu’un dérivé de l’argument, fatigué, de Google : mieux je te connais mieux je te sers, payes de toi pour voir). J’ai du m’y reprendre à trois fois. Et encore, je le fais parce que c’est mon métier (et comme dit plus haut que je suis curieuse du travail d’Antoine Viviani). Je le fais… a minima. Et ça m’a semblé dispensable, mes données en arrière-plan, dans un coin de l’écran, les tableaux interactifs. Mais très vite, je me laisse embarquer par la voix de Nancy Houston, par la parole si distante et pourtant si touchante, étrange et familière, des prêtres de la nouvelle religion, par la qualité du texte, par la beauté des images. Par l’écriture d’Antoine Viviani…

C’est déjà énorme. Et en ces temps de « feel good » ceci, « feel good » cela, c’est réjouissant, un propos adulte qui ne joue pas la dérision systématique, le douzième degré (celui qui tâche), qui n’a pas peur d’aborder des sujets complexes, abstraits (et qui s’en tire remarquablement bien soit dit en passant). Mais ça me questionne : finalement n’aurais-je pas pris plus de plaisir à l’expérience confortablement installée dans mon canapé ou dans une salle de cinéma ?
Je crois bien que si.
Ça tombe bien, In Limbo, comme In Situ, sortira en salles. Et j’en serais.
L’expérience interactive a rempli le rôle d’aiguillon. M’a donné envie d’en voir plus, sans devoir remuer la souris, sans payer le tour de piste de mes données personnelles. Mais s’il n’y avait qu’elle, je resterai sur ma faim. Et… sur ma frustration.