Le public des narrations interactives et la pratique amateure

Il faut aux narrations interactives des œuvres inspirantes, des créateurs inspirés, des diffuseurs audacieux. Il y en a. Mais il leur faut d’abord un public. Il n’y en a pas. Pas assez. Développer la pratique amateure pourrait contribuer à y remédier.

narrations interactive : le public ce grand absent

Un public n’est pas une cible, au sens où l’ont longtemps entendu les marketeurs (et où l’entendent encore certains). Ce n’est pas une collection d’individus juxtaposés, envisageables sous le seul angle de leurs comportements d’achat (ou de consommation médiatique). Les marques l’ont compris d’ailleurs 1.
Un public, c’est une assemblée où se confrontent, s’affrontent, se confortent les points de vue, où ça discute, ça collabore, ça créé, ça met en pièces, ça sample et remixe pour se forger une identité, des appartenances… On ne va pas à la rencontre d’un public comme on touche une cible. Et aujourd’hui force est de constater que les publics ne sont pas au rendez-vous des narrations interactives.

Le public ce grand absent

Pas une formation, pas une causerie où je ne suis confrontée à ce constat : l’intérêt est réel, l’enthousiasme pour les propositions avéré, mais les narrations interactives sont tout simplement inconnues du « grand public » (ou pour le dire autrement ne sont connues que d’un public très très restreint). La forme est encore dans son enfance, elle se cherche, elle n’a pas la reconnaissance acquise aux formes bien installées, il semble normal qu’elle ne soit pas sur le radar de nombre d’internautes et mobinautes. Ce qui me sidère par contre, c’est le peu (pas) de place que donnent les diffuseurs issus de l’audiovisuel à leurs productions numériques, interactives, à l’antenne. Malgré leur science de l’audience, ils ne parviennent toujours pas à amener leurs programmes interactifs aux publics susceptibles de s’y intéresser, là où ils se trouvent. Les recettes classiques du marketing (relations publiques, communication sur les réseaux sociaux, achat d’espace) n’y suffisent pas (sans compter qu’elles réclament des moyens conséquents). Manque de moyens ? Conservatisme ? Esprit de clocher ? Peu importe au fond. Le constat est là. La majeure partie du temps y compris les internautes ou mobinautes qui sont « dans la cible » 2 n’ont tout simplement pas connaissance de l’existence d’œuvres interactives, qui pourtant les séduisent presque instantanément, pour peu qu’on les porte à leur connaissance. C’est vrai même pour les « blockbusters » ou les classiques du genre (Fort Mc MoneyDo Not Track, Génération Quoi, Gaza / Sderot…).  C’est dommage pour les scores d’audience, mais je laisse volontiers la question aux spécialistes, c’est dommage surtout pour les œuvres et les publics, qui ne se rencontreront pas… Et ça je considère que c’est carrément mon problème (un problème, du moins, à la solution duquel je veux bien apporter ma contribution).

La pratique crée de l’audience

Les professionnels du spectacle vivant outre-Atlantique et en particulier la Wallace Foundation (une ONG qui soutient les diffuseurs d’art) ont peut-être mis le doigt sur une amorce de solution à ce problème que ne parviennent pas à régler les stratégies marketing classiques. Essentiellement financé par les revenus des spectacles et les donations privées, le spectacle vivant aux États-Unis est très durement touché par la crise économique et se pose plus que jamais la question de l’engagement du public et tout d’abord (mais pas que) sous l’angle de la fréquentation des spectacles. D’études en séminaires et conférences sont mis à jour des liens entre la pratique artistique amateure et la fréquentation des lieux de diffusion du spectacle vivant 3. Pour faire simple, selon Alan Brown (et ses collègues de Wolfbrown) et d’après les études menées aux États-Unis auprès des spectateurs, on est d’autant plus susceptible d’aller au spectacle que l’on a ou a eu soi-même une pratique artistique (voir p7).

Aux États-Unis, ce constat se traduit par des initiatives pour l’ouverture au sein des institutions artistiques d’espaces destinés à accueillir et valoriser les pratiques amateures, comme une façon d’amener et faire revenir le public dans les salles de spectacle (à l’exemple du Music Center de Los Angeles – voir p8). Les musées le font aussi beaucoup, là-bas comme ici, en particulier auprès du jeune public. Et les unes et les autres peuvent nous inspirer de belle façon, nous autres, créateurs interactifs.

Développer la pratique amateure

Vous voyez où je veux en venir… Peut-être est-il temps de faire porter nos efforts sur la « création » d’un public pour les narrations interactives, non plus seulement par l’offre de programmes créés par des professionnels et un marketing de la découverte (qui est un casse-tête notoire), mais aussi par l’ouverture d’espaces dédiés aux pratiques amateures. C’est ce que font les Fab labs (et les Media labs) dans le champ de la fabrication numérico-analogique, c’est ce que fait la Transmedia Immersive University en direction des professionnels, ou la Gaieté Lyrique en direction justement du grand public, c’est ce à quoi s’emploie le réseau Learn Do Share autour de Lance Weiler, c’est le sens que je veux donner à ma pratique des ateliers avec le collectif Storycode Provence : amener les écritures interactives à un large public, faire ensemble, apprendre ensemble (parce que ça n’est pas non plus comme si tout avait été déjà fait – ou « bien » fait – ou qu’il existait des recettes ou que l’on pouvait créer des œuvres interactives sans se nourrir des pratiques et usages des publics). J’y vois une façon de développer le goût pour ce type d’œuvres, bien sûr, mais aussi de développer un regard critique sur leur fabrication et de nous sortir collectivement et une bonne fois pour toute de cette catégorie à laquelle on nous réduit encore trop souvent : les consommateurs. Très égoïstement, c’est aussi le moyen, précieux, de me confronter concrètement aux pratiques et usages des publics. Alors, oui, diffusons aussi largement que possible ces nouveaux modes d’expression, dédramatisons le code, jetons des ponts entre raconteurs et codeurs, gamifions la méthode… pour permettre aux jeunes, aux vieux, aux femmes, aux hommes, aux autres, aux insérés, aux incarcérés, aux exclus, aux valides, aux handicapés, aux hétéros, aux homos, aux bis, aux abstinents, aux travailleurs, aux chômeurs, aux déserteurs, aux habitants, aux passants, aux touristes, aux migrants, aux citoyens, aux électeurs, aux abstentionnistes… de prendre la parole pour partager leur quotidien, leur vision du monde sur un média qui ne demande que ça. Ne laissons pas ces formes qui viennent du read write web s’enfermer dans une tour d’ivoire où les places sont rares et chères, sous peine de voir la diversité de la création se réduire au plus petit commun dénominateur.

Il faut aux narrations interactives des œuvres inspirantes (il y en a assurément), des créateurs inspirés (ce n’est pas ce qui manque) et des diffuseurs audacieux (on aimerait qu’il y en ait plus), il leur faut d’abord un public… Un public qui s’intéresse parce qu’il connaît, qui connaît, et d’autant mieux, parce qu’il pratique.

Vers une petite fabrique d’œuvres interactives amateures

OK, c’est bien joli tout ça, pas très nouveau d’ailleurs… mais concrètement, c’est quoi la promesse, cocotte ? À titre très personnel, la promesse que je me fais consiste à ne pas en rester au commentaire, confortablement installée dans mon canapé, à l’abri derrière mon écran, mais à aller creuser du côté des stratégies du spectacle vivant, des musées, et surtout à descendre encore et encore dans l’arène avec des propositions d’ateliers courts, longs (carrés ?)… On va le « créer » le public, coco.
Je me prends à rêver grand : un service public qui réinvestirait le champ de l’éducation populaire, pour développer la pratique des narrations interactives, créer un public et nourrir la diversité de la création. Un service public qui mettrait à disposition des amateurs outils, espaces de création et espaces de diffusion. Les moyens matériels et humains d’un Anarchy 4 mis au service d’une fabrique d’œuvres interactives amateures, à l’image de l’usine de films amateurs de Michel Gondry. Je rêve, dans mon coin, et ça ne fait pas avancer le schmilblick… Alors faisons déjà avec les moyens du bord.

C’est le parti que nous avons arrêté avec le collectif qui anime Storycode Provence : nous proposons depuis la mi-janvier, avec le soutien de la région PACA, à une vingtaine de raconteurs, metteurs en images, designers, coders d’imaginer, dizaïner, développer de A à Z en 3 mois, une œuvre interactive, narrative, qui créé du lien dans un quartier en mutation, celui de la Joliette. C’est Joliette conneXions, un défi de taille pour 3 équipes jusqu’ici hyper motivées et investies, comme pour nous d’ailleurs, qui expérimentons pas mal de choses au passage. La route est longue encore avant de pouvoir faire état des résultats, en attendant, vous pouvez suivre nos progrès sur Github (entre autres expérimentations).

Vous disposez de données ou retours d’expérience sur les liens entre fréquentation et pratique amateure ? Vous développez des initiatives qui vont dans le sens d’une appropriation par le public des outils de narration interactive ? Vous animez des ateliers d’écriture interactive ? Faites-vous (re)connaître, ici dans les commentaires ou par mail ou la prochaine fois que nous nous croisons… Ça m’intéresse de savoir comment vous abordez l’exercice, quels outils vous mobilisez, quels fruits ça porte, quelles difficultés vous rencontrez, comment vous les surmontez… En plus, ça me donnera l’occasion de vous remercier : ce que vous faites est tout simplement essentiel et urgent. Plus que jamais.

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